En quatorze années d’instruction sur avions légers j’ai croisé des dizaines d’élèves pilotes, de tous âges et de toutes conditions, qui ont tous eu en commun l’envie un jour de pousser la porte d’un aéroclub. Une sorte de vertige me saisi lorsque je pense à tous ces visages, à ces heures de briefing passées à expliquer les effets moteurs, le facteur de charge, le centrage, à ces heures de vol à démontrer le décrochage, l’estime et la radionavigation…J’ignore quelles étaient les motivations profondes de chaque élève pilote, il n’y a pas de sélection d’entrée en aéro club, mais le bilan est cruel : les finances ou d’autres loisirs plus accessibles mettent rapidement fin aux ambitions de certains, et pour la plupart l’obtention du brevet est l’aboutissement de leurs projets : le test PPL aura été le point culminant de leur carrière de pilote.
Pour quelques uns pourtant, le temps n’a pas été investi en vain et je croise d’anciens élèves qui volent toujours, et dont c’est parfois le métier, avec la fierté silencieuse d’un artisan qui sait qu’il a fait honnêtement sa part d’ouvrage.
J’ai connu un très vieux monsieur à Tallard, que l’on appelait affectueusement « le commandant » depuis les années cinquante, en souvenir sans doute d’un lointain service militaire passé dans l’aviation … Littéralement hors d’âge et très tassé, il venait tous les matins ouvrir les grandes portes de l’Aéroclub. Là, il laissait la lumière s’engouffrer dans le hangar et restait toute la journée assis sur une chaise à observer les avions et les pilotes. Il me faisait songer à ces vieux auxquels on confiait la surveillance de la cheminée dans les campagnes, et qui attisaient la braise pour que le feu ne s’éteigne pas. Ainsi « le commandant » veillait au feu sacré jusqu’au soir où, le dernier avion rentré, il refermait les portes cyclopéennes du temple. Il était étrangement porté par ce rituel, parce que, sans s’en rendre compte, il avait le sentiment de servir l’Aviation, quelque chose d’insondable et de plus grand que nous. A sa mort il était le plus vieux pilote privé de France et je pense souvent à lui lorsque je regarde son siège vide.
Demain c’est samedi, la méteo prévoit encore de la pluie sur les Alpes mais avec un peu de chance le tour de piste sera peut être volable. Je serai au terrain très tôt. Je songe à ce vol comme à un rendez-vous amoureux avec une maitresse fougueuse et imprévisible, une aventure qui continue, un feu qui ne s’éteint pas.
Serge Boichot
Serge Boichot (photos du jour)




