C’est un ballet qui se joue loin de nos pistes mais dont les échos résonnent jusque dans nos cockpits européens. Entre Stans et Tarbes, entre les lacs suisses et les sommets pyrénéens, deux visions de l’aviation d’affaires se croisent, se jaugent… et affrontent le même adversaire : la taxation américaine de Donald Trump.
La première scène se déroule à Stans, chez Pilatus. La maison au PC-12 et au PC-24 vient de couper net ses livraisons vers les États-Unis. Non pas que les carnets de commandes soient vides – loin de là – mais parce que les 39 % de droits de douane imposés par Washington transforment chaque appareil en fardeau financier pour ses clients. « Un désavantage concurrentiel considérable », plaide la direction, qui demande aux politiciens helvétiques de décrocher une exemption, arguant que l’Union européenne et la Grande-Bretagne auraient, elles, obtenu un traitement de faveur…
Pour Pilatus, impossible de répercuter intégralement la surtaxe sur la clientèle ou de l’absorber par de simples gains de productivité. À moyen terme, l’entreprise évoque le spectre du chômage partiel, voire de réductions de personnel par attrition naturelle. En attendant, elle maintient le service après-vente et soigne ses relations avec ses clients américains, espérant que le temps de la diplomatie sera plus court que celui des élections outre-Atlantique.
Pendant ce temps, à 1 000 kilomètres au sud-ouest, un autre avionneur trace sa route. Chez Daher, on ne suspend pas les livraisons, on pose les jalons d’une nouvelle usine en Floride, sur le site de Stuart où l’on assemble déjà des aérostructures. Objectif : une ligne d’assemblage complète opérationnelle en 2027, à portée de main du plus grand marché mondial de l’aviation générale et d’affaires. L’entreprise, troisième avionneur français derrière Airbus et Dassault, vise les 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires à brève échéance et compte sur l’Amérique pour y parvenir.
Didier Kayat, son directeur général, n’est pas du genre à attendre que les vents politiques se calment. Dès 2024, il anticipait l’éventuelle montée des taxes douanières voulues par Donald Trump. En implantant une capacité de production sur sol américain, Daher contourne habilement la barrière tarifaire : un avion assemblé en Floride, même avec des ailes et des trains d’atterrissage venus d’Europe, n’est plus un produit importé.
La question, dès lors, est double. Que peut faire Pilatus, enfermé dans son territoire helvétique et son modèle industriel centralisé ? Et comment Daher pourra-t-il maintenir son équilibre entre ses racines françaises et ses ambitions américaines ?
L’histoire de l’aéronautique nous enseigne que la géopolitique pèse souvent plus lourd que les performances au FL300. Les accords bilatéraux, les exemptions ciblées, les contreparties industrielles sont des leviers que nos dirigeants savent manier… parfois trop lentement. Faire plier Donald Trump – ou tout autre locataire de la Maison-Blanche – exige de parler sa langue : celle de l’emploi américain, de l’investissement local, du « win-win » made in USA.
Pour Daher, la réponse est déjà sur planche : embaucher sur place, produire sur place, vendre sur place. Pour Pilatus, la manœuvre est plus complexe. Faudra-t-il envisager une chaîne d’assemblage délocalisée, en partenariat, comme certains constructeurs automobiles ? Ou multiplier les alliances commerciales avec des acteurs américains capables d’amortir le choc douanier ?
Ce qui est certain, c’est que ces droits de douane ne sont pas un simple et irritant passager. Ils sont le symptôme d’une recomposition du commerce aéronautique mondial, où l’origine d’une pièce ou d’un rivet peut décider du prix final d’un avion. Et, comme souvent, ce sont les acteurs les plus agiles, capables de dérouter leur logistique comme un plan de vol en météo changeante, qui s’en sortiront le mieux.
En attendant, nos amis pilotes américains continueront de rêver devant un PC-24 sur catalogue et de monter à bord d’un TBM made in France… ou plutôt, bientôt, made in USA. Et nous, en Europe, nous regarderons cette valse transatlantique en espérant que la prochaine note jouée par Washington sera moins dissonante.
Qui sait ? Peut-être qu’avec un peu d’habileté diplomatique, de vision industrielle et… de patience, on réussira à faire atterrir cette histoire en douceur.
Jacques CALLIES