Il y a des rendez-vous qui ressemblent à des retrouvailles. Le Mondial de l’ULM de Blois, MULM pour les initiés, le week-end dernier, en fait partie. Sous un ciel encore estival, les pelouses bruissaient d’accents régionaux, de rires et de conversations passionnées. L’aviation légère y avait installé ses quartiers et il suffisait de tendre l’oreille pour comprendre que nous étions bien plus qu’un marché de machines : une grande famille.
Nous avons reçu sur notre stand quantité de lecteurs qui, pour certains, ont pris la peine d’écouter les arguments de Pierre Grégoire et de s’abonner – enfin ! Ils étaient venus en avion, en ULM, en hélico ou simplement en voiture, mais tous avec le même sourire impatient au moment d’échanger. Les uns sortaient des photos de leurs machines, d’autres évoquaient leur dernier voyage, d’autres encore confiaient leurs hésitations avant un achat : VL3, WT9, Blackwing… pour voler vite ? Savannah, Savage, Tetras… pour flâner par-delà plaines et montagnes ? Un lecteur m’a raconté, les yeux brillants, sa première traversée des Alpes en ULM, comme un exploit. Un autre m’a parlé de l’ULM acheté sur plans – eh oui, c’est possible aussi – qu’il venait enfin de terminer après dix années d’efforts, comme on raconte une histoire d’amour patiemment construite.
Et puis, il y a eu cette phrase de Patrice, pilote avion, ancien vendeur de jets, instructeur ULM, comme une maxime : « Tu sais, on pilote tous la même molécule d’air. Avion, ULM, hélico, elle s’en fiche. » Voilà qui résume parfaitement l’esprit du MULM. Dans le ciel, il n’y a pas de frontière : seules comptent la portance, la passion et l’envie de s’élever.
Le succès de Blois n’a rien de nouveau. Depuis plus de quarante ans, ce rassemblement attire la fine fleur de l’aviation légère européenne. Ce n’est pas seulement une vitrine commerciale, c’est aussi un thermomètre qui mesure l’évolution de notre milieu. On se souvient encore des débuts, avec ces machines frêles qui ressemblaient à des deltaplanes motorisés, bringuebalantes, mais enthousiastes. Aujourd’hui, l’ULM a pris de l’assurance. Certaines cellules, élégantes et rapides, tutoient les performances d’avions certifiés, tandis que d’autres revendiquent fièrement leur simplicité originelle, rappelant que l’essentiel reste le plaisir immédiat de quitter le sol.
Les stands reflétaient bien cette diversité. Ici, un ULM profilé, rapide. Là, une machine lente, ouverte, presque rustique, qui invite à flâner au-dessus des champs et des forêts, à humer les saisons, à se rappeler que voler, c’est aussi prendre le temps d’admirer la terre. Les visiteurs passaient de l’un à l’autre, discutant vitesses de croisière, autonomie, confort en cabine, mais également plaisir pur et simple.
Ce qui m’a frappé, c’est la simplicité des échanges. On a parlé d’hélices, de réglages fins, de carnet d’adresses pour trouver la bonne machine ou le bon mécanicien. On a débattu des choix d’aujourd’hui, mais jamais – ou presque – un mot sur l’écologie, sur les carburants propres, sur le bruit ou la transition énergétique. Non pas que ces questions ne comptent pas – elles reviendront forcément –, mais parce qu’à Blois, on parlait avant tout de plaisir.
Et il y avait cette atmosphère particulière, faite de connivence immédiate. En quelques minutes, un inconnu devenait un compagnon de vol. On comparait des carnets de route, on échangeait des bons plans pour une étape gastronautique, on se promettait de se retrouver à la prochaine édition. Certains lecteurs me racontaient leur vie aéronautique avec un naturel désarmant : ce retraité qui s’est offert un Savannah pour aller visiter ses petits-enfants au bout de la France ou ce jeune pilote fraîchement breveté qui rêve déjà d’Italie, persuadé qu’un ULM bien préparé vaut toutes les compagnies low cost.
Le salon ressemblait parfois à un banquet de famille, sauf que les plats servis étaient des anecdotes aéronautiques et le vin d’honneur, le ronronnement des moteurs Rotax et Turbotech. Exception faite, une fois la nuit tombée, où les dance floors de certains exposants vibraient au rythme de playlists éclectiques, de spots colorés perdus dans une brume artificielle qui enflammaient d’une couleur boréale les verres long drink.
En quittant Blois, je me suis dit que ce salon avait une vertu rare : il nous rappelle pourquoi nous volons. Pas pour consommer moins ou plus, pas pour aller plus haut ou plus vite que l’autre, mais pour éprouver ce frisson de liberté que seule la troisième dimension procure. Et tant que cette grande famille se retrouve, discute et rêve ensemble, notre passion ne pourra pas faiblir.
Jacques CALLIES