En tant qu’administrateur, il m’a été donné d’assister ce mois-ci à une réunion du Conseil d’administration du Groupement Aérien de Lognes Émerainville (GALE) qui regroupe la quasi-totalité des aéroclubs de l’aérodrome de Lognes. Cet aérodrome, comme une dizaine d’autres en région parisienne, appartient à Aéroports de Paris (ADP).
Mais le sujet qui nous a occupés dépasse de beaucoup les frontières de Lognes : bien des plateformes en province, gérées par des syndicats mixtes, se trouvent aujourd’hui confrontées aux mêmes difficultés.
La principale préoccupation des présidents de club réunis ce jour-là tenait au renouvellement des baux des hangars et bureaux, arrivés à échéance. Les propositions faites par ADP – d’une durée d’un à trois ans seulement – ne permettaient en rien la gestion saine et pérenne d’un aéroclub. Comment envisager l’achat d’un avion sans visibilité au-delà de trois ans ?
C’est tout simplement impossible.
Et cette incertitude ne frappe pas seulement les présidents : elle retombe sur les instructeurs, les élèves, les bénévoles, tous ceux qui font vivre ces lieux d’apprentissage et de passion. Derrière chaque contrat précaire, il y a des projets suspendus, des vocations freinées, parfois même des découragements.
À cela s’ajouterait une exigence nouvelle : la modulation des loyers selon « l’engagement écologique » des locataires. Louable dans son intention, cette disposition devient problématique lorsqu’elle conditionne un loyer raisonnable à l’usage d’avions électriques… que chacun sait encore insuffisamment aboutis pour la formation de pilotes. Faut-il rappeler qu’un avion-école doit pouvoir sortir du tour de piste et offrir à l’élève un véritable apprentissage de la navigation ?
L’écologie ne saurait être invoquée pour imposer des choix techniques prématurés — ce serait une forme d’ingérence dans la vie des clubs.
Ce qui frappe surtout, c’est le déficit d’écoute. Les représentants des aéroclubs s’adressent à de jeunes technocrates, courtois et compétents, certes, mais pour qui tout semble se réduire à un calcul de rentabilité. Les regards sont attentifs, mais l’impression persiste d’un dialogue sans oreilles : on entend, mais on n’écoute pas.
Et c’est sans doute là que se joue le fond du problème. L’absence de bienveillance, c’est d’abord l’absence d’attention véritable. C’est la perte de cette capacité à se mettre un instant à la place de l’autre, à comprendre ses contraintes, son histoire, ses raisons d’être. Sans cela, tout échange devient stérile, réduit à un face-à-face de chiffres et de principes.
Pourtant, ADP reste une entreprise publique, l’État en demeurant actionnaire majoritaire. Cet État sait bien combien la filière aéroclub est essentielle – pour les loisirs aériens, pour la formation, la voltige, le planeur, mais aussi pour préparer la jeunesse à la grande aventure de l’aéronautique. Ne l’oublions pas : près de 95 % des pilotes de ligne sont issus de cette filière privée qui commence souvent dans un petit club de passionnés, sur un terrain de province ou de banlieue.
L’aéroclub, c’est une école de rigueur, de responsabilité, mais aussi d’amitié et d’humilité. Ce sont là des vertus précieuses qui ne s’enseignent nulle part ailleurs.
Lors de la privatisation partielle d’ADP, l’État n’avait-il pas recommandé une bienveillance particulière envers les associations loi 1901 occupant les aérodromes ? Si cette orientation a bien été donnée, force est de constater qu’elle s’est diluée dans les méandres administratifs.
La bienveillance, quand elle s’efface, laisse place à la suspicion, puis à l’indifférence et enfin, à l’injustice.
Il ne s’agit pas ici d’accuser, mais d’invoquer le bon sens et la mesure.
La bienveillance n’est pas faiblesse : elle est discernement, capacité à voir au-delà de l’immédiat, à comprendre que la valeur d’un aéroclub ne se mesure pas seulement en loyers encaissés, mais en vocations éveillées, en heures de vol partagées, en visages illuminés par la passion du ciel.
Elle est aussi, au fond, une forme d’intelligence du cœur – celle qui reconnaît que tout ce qui élève l’homme mérite d’être soutenu.
Puissent ceux qui détiennent la responsabilité de ces lieux de vie et d’apprentissage retrouver cette attitude bienveillante qui n’est pas un privilège, mais un devoir moral envers ceux qui transmettent, souvent bénévolement, l’amour du vol et de la liberté.
Car sans bienveillance, il n’y a pas de transmission durable, pas de confiance et finalement, pas d’avenir.
Jacques Callies