Mon dernier édito, consacré à la nécessaire bienveillance qu’ADP devrait à ses usagers, a suscité des réactions contrastées. Certains m’y ont reproché une naïveté coupable : plutôt que d’appeler à la bienveillance, on me suggérait de dégainer l’épée et de croiser le fer.
Et voilà que, par un curieux clin d’œil du destin, on nous propose justement de rejoindre Jacques Clostermann dans sa croisade contre l’arrogante EDEIS, ce gestionnaire de plus en plus décrié sur nombre d’aérodromes français.
Le prénom ne vous dit peut-être rien, mais le nom, lui, résonne forcément : Clostermann. Oui, celui de Pierre, héros de guerre, plume inspirée, député, mais aussi président de Reims Aviation, constructeur sous licence des Cessna F150, F172, F177, F182RG, F337… Une figure dont l’ombre plane encore sur l’aviation générale française.
Pour moi, c’est plus qu’un symbole. Je dois à Pierre Clostermann – qui appréciait notre petite revue – ces cinquante années de bonheur partagées avec vous. En 1977, tout juste libéré de mes obligations militaires, je me retrouvais sans emploi, évincé de mon poste par un indélicat. Alors que régnait un petit parfum de putsch interne, son intervention personnelle, directe et efficace, permit de débloquer en quelques heures une situation inextricable. L’affaire fut réglée en un éclair. Effet Clostermann.
Et voilà que Jacques, son fils, arrive aujourd’hui au premier plan. Il était temps ! Voilà cinquante ans que je lui parle régulièrement, que je le croise ici ou là, sans jamais penser à l’impliquer dans nos combats. Un homme courtois, souriant, d’une élégance discrète, mais aussi pilote de chasse comme son père, puis pilote de ligne, faute d’avoir pu devenir constructeur aéronautique. Le voilà désormais engagé dans une bataille qu’il mène avec conviction : celle des usagers contre EDEIS. « Le vent se lève ! », proclame-t-il. Et il a raison : le vent souffle, et il se renforce.
Depuis des années, les usagers des plateformes françaises se sentent traités comme de simples vaches à lait par certains exploitants. Chez EDEIS, en particulier, la politique tarifaire grimpe sans cesse, tandis que le service rendu peine à suivre. Certains ont fini par se regrouper. Ce fut d’abord local, puis les mouvements se sont fédérés, donnant naissance à une structure nationale épaulée par l’AOPA France.
Avec Emmanuel Davidson, nous nous sommes rendus à Reims-Prunay le 7 novembre dernier – hasard ou clin d’œil – pour une rencontre avec l’Association des usagers de l’aérodrome de Reims Prunay (ADUARP) et les fondateurs de la future Fédération nationale des usagers des aérodromes. Ce que nous y avons vu ? Une détermination sans failles. Des usagers excédés par les hausses répétées, les facturations douteuses et l’écart abyssal entre le prix et la prestation. Cales absentes, parkings sans marquage, absence totale de service, loyers multipliés sans justification…
À Chalon-sur-Saône, laisser un Cessna 172 sur un parking sans la moindre prestation coûte plus de 60 euros pour le week-end. Pendant ce temps, la taxe d’atterrissage plafonne à 12,66 euros. Cherchez l’erreur.
À Aix-les-Milles, les loyers explosent, les clauses non facturées deviennent miraculeusement facturables et les usagers, associations et entreprises voient leur activité fragilisée. À cela s’ajoutent les dérives de facturation : balisage imposé en plein jour sur aérodrome non contrôlé, approches IFR interrompues facturées comme des atterrissages… des pratiques que les textes ne prévoient absolument pas.
Et pourtant, un premier vent d’espoir souffle. À Reims-Prunay, l’ADUARP vient d’obtenir en justice l’annulation pure et simple des décisions tarifaires d’EDEIS. Motif : absence d’approbation de la collectivité propriétaire et information insuffisante des usagers. Résultat : les redevances 2023 et 2024 sont remboursables. Une victoire symbolique, certes, mais surtout un précédent juridique.
Partout en France, on sent désormais que la coupe est pleine. Les usagers, longtemps résignés, ont décidé de reprendre la main. Ils contestent, s’organisent, se fédèrent. Ils refusent que chaque nouvelle délégation de service public se traduise par une explosion tarifaire sans amélioration du service, tandis que leurs demandes légitimes d’investissement sombrent dans les calendes grecques. La privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes ? Ils n’en veulent plus.
Un bras de fer s’engage, et il sera décisif. La DGAC devra, tôt ou tard, reprendre les dossiers en main, remettre de l’équité, du bon sens et du service public là où certains gestionnaires ne voient plus qu’une rente.
Le vent se lève, oui. Et cette fois, il pourrait bien souffler dans le bon sens.
Jacques CALLIES