L’édito du 1er janvier est toujours un exercice délicat. Il est de mon devoir moral de positiver, de tracer une ligne d’horizon un peu plus claire, même lorsque l’époque s’acharne à brouiller les repères. Je me creuse les méninges chaque année depuis que ce rendez-vous avec vous existe, et je cherchais, cette fois encore, l’angle juste. Et voilà qu’un lecteur et ami, Patrick Motte, me tend la main sans le savoir. En fouillant une pile de revues oubliées, il tombe sur un numéro du magazine Réalités de novembre 1948. Son intention initiale était simple : me faire lire un article de douze pages, consacré au pilotage d’un avion… en huit leçons. Mais à la lecture, le vertige fut immédiat. Pas seulement parce que l’article est bien écrit, mais parce qu’il révèle une vérité troublante : absolument rien, ou presque, n’a changé côté pilotage depuis près de quatre-vingts ans, GPS et écrans mis à part.
On y lit notamment cette phrase, qui pourrait figurer dans n’importe quel manuel actuel :
« Piloter un avion de tourisme est aussi simple que conduire une voiture. Après huit heures de vol, un élève moyennement doué peut être lâché dans la nature sans danger pour lui, ni, s’il est prudent, pour les autres. » Difficile de ne pas sourire. Difficile aussi de ne pas mesurer la permanence d’un savoir-faire, d’un rapport à la machine et à l’air qui traverse les décennies sans perdre son essence. Bien sûr, nous avons ajouté des couches : procédures, réglementation, conscience accrue des risques. Mais le cœur, lui, est intact : regarder dehors, sentir l’avion, anticiper, décider, rester humble.
Mais le plus frappant est ailleurs. En tournant les pages de ce magazine jauni, je découvre que les préoccupations des Français de l’après-guerre ressemblent furieusement aux nôtres. On s’interroge sur une envolée économique sans cesse annoncée et toujours repoussée, freinée par un déséquilibre budgétaire chronique et une inflation tenace. On observe des nations repliées sur elles-mêmes, tentant de résoudre seules des problèmes qui les dépassent, faute de confiance entre blocs, entre cultures, entre visions du monde. On s’indigne enfin du scandale fiscal, de cette impression diffuse d’impôt omniprésent, complexe, mal compris, incapable de financer durablement l’avenir.
En 1948 déjà, le diagnostic était sévère. Et pourtant, au milieu de ces inquiétudes, une respiration demeurait : l’aviation. Elle portait alors l’idée de reconstruction, de modernité, de liberté retrouvée. Elle permettait de regarder plus loin que l’horizon immédiat, de se projeter, de croire à nouveau au progrès.
C’est sans doute la leçon qu’il nous faut retenir en ce début de 2026. Puisque le reste du monde semble parfois pesant, focalisons-nous sur ce qui nous élève. Non pas pour fuir la réalité, mais pour reprendre de l’air. La France, pour ne parler que d’elle, est un pays aéronautique remarquable. Avec ses centaines d’aérodromes, en métropole comme en outre-mer : une constellation de pistes et de hangars, de clubs et d’ateliers, de tours de contrôle et de fréquences familières. Avec ses milliers d’aéroclubs disséminés dans les moindres recoins du territoire. Avec un bénévolat toujours vivant, fidèle à l’esprit unique de la loi de 1901, qui permet à des générations de pilotes de se former.
À cela s’ajoutent des constructeurs français et européens qui mettent aujourd’hui à notre disposition des avions modernes, économes, performants, intelligents, désormais accessibles au monde associatif. Des machines plus sûres, mieux instrumentées, différemment conçues, qui prouvent que passion et responsabilité peuvent aller de pair. Oui, l’aviation a des défis devant elle : environnement, acceptabilité, bruit, coûts, énergie. Mais elle a aussi cette capacité unique à se réinventer sans renier son âme.
Tout cela nous offre un privilège rare : celui de la troisième dimension. Le pilotage d’un avion. La possibilité de se déplacer librement, de se retrouver entre pilotes, de découvrir des coins de France et d’Europe ignorés des tour-opérateurs…
Alors oui, malgré les incertitudes, malgré les vents contraires, il nous reste cette chance immense : voler. Tant que nous pourrons lever les yeux vers le ciel, pousser une manette de gaz, aligner un avion sur une piste et sentir l’instant où la terre se détache, il y aura des raisons d’espérer.
Alors, en ce début d’année, faisons un vœu très concret : continuons à faire vivre nos terrains, nos clubs, nos machines, nos traditions. Accueillons les nouveaux, encourageons les anciens, protégeons nos libertés, et rappelons – par notre comportement autant que par nos mots – que l’aviation générale est une richesse nationale autant qu’un plaisir individuel.
Vive l’Aviation !
Jacques CALLIES