Sur le site de la Fédération Française Aéronautique (FFA), on peut lire ce message adressé aux moins de 21 ans :
« Si vous suivez toutes les étapes d’Objectif Pilotes, vous pouvez obtenir plus de 2 200 € d’aides ! Ces aides sont le résultat concret d’une politique « Jeunes » ambitieuse, cohérente et suivie. »
Ambitieuse. Cohérente. Suivie. Trois mots qui sont devenus rares dans le vocabulaire public.
Cette incitation à franchir la porte d’un aéroclub n’a rien d’accessoire. L’aviation coûte cher. Elle a toujours coûté cher. Comme le rappelle crûment Philip Kaufman dans L’étoffe des héros : « Sans pognon, pas d’avion ». On peut célébrer le talent, la passion, la vocation mais sans financement, rien ne décolle. Les aides de l’État, les bourses fédérales, les dispositifs d’accompagnement ne sont pas des privilèges, ils sont la condition d’accès à un univers exigeant qui façonne des parcours humains, techniques, professionnels.
Ces bourses fédérales m’ont permis d’apprendre, de progresser, de vivre intensément cette passion que nous nous efforçons de transmettre depuis tant d’années. L’aéroclub n’est pas un loisir anecdotique : il est la première marche. Vers l’achat d’un avion privé parfois, vers un métier souvent. Les cockpits des compagnies aériennes sont majoritairement occupés par des pilotes issus de la filière aéroclub. On ne peut raisonnablement compter sur les seules 25 places annuelles de l’ENAC, ce fleuron d’État, pour alimenter l’ensemble du secteur.
Et pourtant.
Lors d’un déjeuner à la cantine de la DGAC où j’accompagnais Philippe Favarel, le président du Cercle Aéronautique du Parlement (CAP), nous avons appris que l’État avait exigé une réduction drastique des subventions versées à la FFA : moins 25 % cette année, moins 50 % en 2027, disparition totale en 2028.
Deux millions d’euros… Deux millions prélevés sur le budget annexe de l’aviation civile, le BACEA, financé par les taxes et redevances du trafic aérien. Un trafic en hausse. Des recettes dynamiques. En 2025, 2,749 milliards d’euros d’exploitation contre 2,656 prévus. En 2026, près de 2,8 milliards attendus.
Deux millions dans près de trois milliards : une goutte d’eau. Pourquoi un tel signal, alors ?
Rappelons que l’aéronautique française représente 65 milliards d’euros de chiffre d’affaires, 4,3 % du PIB, plus de 1 000 entreprises, 250 000 emplois. Elle est le premier contributeur à la balance commerciale. Quant à l’aviation générale, à elle seule, c’est 8 000 avions immatriculés, 20900 emplois indirects, plus de 4 milliards d’euros d’impact économique.
Dès lors, cela nous paraît une folie.
Fragiliser la base, c’est fragiliser l’édifice. Tarir l’amont, c’est affaiblir l’aval. On ne décrète pas une filière stratégique : on l’entretient.
On nous explique que l’État doit faire des économies. Évidemment, personne ne conteste la nécessité de maîtriser la dépense publique. Mais l’économie n’est pas l’amputation aveugle. Gouverner, c’est hiérarchiser, c’est discerner l’investissement productif de la dépense stérile. C’est comprendre qu’un euro engagé aujourd’hui dans la formation des pilotes et l’accès aux métiers stratégiques rapportera demain en emplois, en compétences, en souveraineté.
Mais ce qui nous inquiète n’est pas seulement la mesure, c’est ce qu’elle révèle. Une élite administrative brillante, capable de manier les chiffres avec virtuosité, mais parfois éloignée du terrain qu’elle administre. Une vision fragmentée, où l’on traite séparément la formation, l’industrie, l’emploi, la compétitivité, sans toujours percevoir la chaîne qui les relie.
Est-ce de l’incurie ?
L’incurie n’est pas la malveillance. Elle est pire : elle est l’absence d’attention. Le manque de soin dans l’exercice d’une responsabilité. L’incapacité à mesurer la portée d’une décision modeste en apparence, lourde en symboles.
Un État solide se mesure à sa capacité à protéger ses atouts stratégiques, à encourager les vocations, à soutenir les premiers pas. Il se mesure à sa faculté de comprendre que la puissance d’un pays repose autant sur ses filières d’excellence que sur la confiance qu’il accorde à sa jeunesse.
J’ai hésité à employer ce mot incurie. Il m’avait valu jadis une sévère remontrance lorsqu’il fut utilisé pour dénoncer un choix industriel que nous pensions malheureux, après la mort de notre ami Yvan de Somow à bord du proto de Jean Grinvalds. Je ne l’emploie ni par facilité ni par colère. Je l’emploie parce qu’il traduit ce sentiment diffus d’un État qui, trop souvent, agit sans percevoir l’écosystème qu’il touche.
Couper 2 millions dans un secteur qui en génère des milliards n’est pas un arbitrage financier ; c’est un message. Et ce message dit : la base compte moins que l’affichage.
Il faut revenir sur cette décision. Non par corporatisme, mais par lucidité.
Un pays qui néglige ses premières marches finit toujours par s’étonner de ne plus atteindre les sommets.
Jacques CALLIES