Ce 21 mars, notre ami Bernard Choix, l’un des notaires les plus impliqués dans l’aviation générale, m’appelle pour m’annoncer le décès de Pierre Portmann, la veille, à l’âge de 89 ans. L’homme était Suisse, fort connu dans le Landerneau aéronautique. Comme président de l’Aéroclub Sadi-Lecointe de Lognes, dont il fera un modèle du genre, avec plus de 7000 heures de vol annuelles réalisées à partir d’une flotte d’avions de dernière génération à faire pâlir d’envie presque tous ses voisins de plateforme – une sorte de Hertz de l’aérien, en somme.
Pierre fut aussi trésorier du Comité régional aéronautique d’Île-de-France, secrétaire général de la Fédération nationale aéronautique (devenue FFA), puis président de la Fédération aéronautique internationale pendant deux mandats. Pendant près de trente ans, Pierre Portmann aura été un homme incontournable.
« En fait, je ne suis pas sûr que cette nouvelle présente un quelconque intérêt pour toi, compte tenu de la difficulté de vos rapports », ajoute Bernard.
Bien sûr que si.
La mort de Pierre m’a touché. Peut-être justement parce que nos rapports furent tout sauf simples. Pendant plus de vingt ans, nous avons croisé le fer, souvent, frontalement, sans jamais rompre. Au point que j’en étais venu à le considérer comme mon meilleur ennemi – formule paradoxale, mais qui dit bien ce mélange d’opposition constante et de respect jamais démenti.
Pierre était un homme direct, rigoureux, d’une droiture presque austère, que son accent suisse-allemand rendait encore plus tranchante. Je l’entends encore me lancer, mi-sérieux, mi-provocateur, un jour où nous déjeunions ensemble : « Jacques, sais-tu, la liberté de la presse devrait être interdite ! » Il supportait mal nos prises de position, nos remarques impertinentes, nos remises en cause d’un certain consensus fédéral dont sa revue, Info-Pilote, était l’expression policée. Là où nous cherchions à bousculer, il s’employait à structurer. Là où nous dénoncions, il organisait.
Nos désaccords furent nombreux, parfois vifs. Je me souviens notamment de la question de la distribution de l’Avgas. Fort d’une indiscrétion glanée auprès d’un responsable de Total Aviation sur la rentabilité réelle de cette activité, j’avais entrepris de démontrer aux autres présidents de la plateforme de Lognes que la gestion des pompes n’était pas le sacerdoce que Pierre décrivait – entre gestion des stocks, fuites, part des anges et contraintes diverses –, mais bien une manne financière. Une manne qui expliquait, selon moi, la trésorerie insolente de son aéroclub et sa capacité à renouveler régulièrement sa flotte.
Pierre, redoutable négociateur, ne s’est pas laissé déstabiliser. Il a su trouver les arguments décisifs auprès de Total Aviation, conserver la distribution et, surtout, continuer à faire prospérer son aéroclub. Car il y avait chez lui une constante : tout était pensé, pesé, orienté vers l’intérêt collectif des pilotes qu’il représentait.
Autre sujet de friction : le prix de l’heure de vol que nous jugions prohibitif. Convaincus que l’on pouvait faire mieux, nous avons tenté l’aventure au travers de notre aéroclub Aviation et Pilote. Une expérience ambitieuse, sincère… et, il faut bien le dire, largement naïve. Entre les pannes imprévues, les équilibres économiques fragiles et les impayés de membres peu scrupuleux venus profiter du système, la réalité nous a vite rattrapés.
Nous avons joué la carte de la transparence, relaté cette expérience sur plusieurs années, puis dissous l’association. Le produit de la vente de notre avion fut reversé à une association. Et cette fois, Pierre – mon adversaire de toujours – m’avait félicité. Non pas pour avoir eu raison, mais pour avoir reconnu mes erreurs. Pour avoir fait preuve d’honnêteté intellectuelle.
Avec le recul, je mesure mieux ce que cet homme représentait. Une exigence. Une rigueur. Une vision à long terme. Une capacité rare à mettre ses qualités personnelles – intellectuelles, organisationnelles, humaines – au service d’une cause collective. Ce type de profil existe encore, heureusement. Mais il se fait rare, dans un monde où l’engagement durable cède trop souvent la place à l’immédiateté et où la critique remplace parfois l’action.
Nous avions des désaccords profonds, mais ils étaient féconds. Parce qu’ils étaient portés par des convictions, par une certaine idée de l’aviation et, au fond, par une même passion.
C’est peut-être cela, un « meilleur ennemi » : quelqu’un qui vous oblige à être meilleur.
Repose en paix, Pierre.
Jacques CALLIES