Direct destination ! Pour un pilote IFR, ces deux mots ont quelque chose de magique. Ils signifient quelques minutes gagnées, quelques litres de carburant économisés, un peu moins d’émissions de CO2 et, souvent, un voyage simplifié. Ils traduisent aussi une réalité que les pilotes oublient parfois : derrière chaque fréquence se trouve un contrôleur qui cherche, dans la mesure du possible, à nous faciliter la vie.
Ces dernières semaines, j’ai ainsi bénéficié de plusieurs « Direct destination » : Pau-Melun, Melun-Vannes, Vannes-La Rochelle ou encore La Rochelle-Melun. Des trajectoires presque idéales qui auraient fait rêver les pilotes d’il y a quelques décennies.
Le mois dernier pourtant, je racontais dans ces colonnes ma déconvenue lorsque je me suis vu refuser la traversée du secteur Keflavik-Reykjavik faute d’un équipement ADS-B. Quelques amis pilotes m’ont rappelé, non sans raison, que j’aurais dû consulter plus attentivement l’AIP islandais. D’autres ont souligné que je comptais probablement un peu trop sur l’expérience accumulée au fil de mes traversées de l’Atlantique. Ils n’avaient pas tort non plus.
Puis Xavier, contrôleur aérien et lecteur fidèle, m’a apporté un éclairage intéressant. Pour lui, l’explication n’était pas tant réglementaire qu’opérationnelle. Sur le continent, les radars assurent depuis longtemps une surveillance efficace. En environnement océanique où les couvertures radar sont plus limitées, l’ADS-B prend une importance croissante. Vu sous cet angle, la position de ses collègues islandais devient parfaitement compréhensible.
Je ne leur en veux donc pas. Car si mes nombreuses années de pilotage m’ont appris une chose, c’est bien que les contrôleurs ne sont pas le problème. Ils sont même souvent la solution.
Le véritable sujet est ailleurs.
Essayez aujourd’hui de préparer une navigation VFR entre Melun et Marseille. Vous découvrirez rapidement un univers où s’accumulent les NOTAM, les ZRT activables, les ZIT, les restrictions temporaires, les limitations de mouvements, les espaces dont les horaires changent au gré des besoins opérationnels, sans oublier les services de contrôle indisponibles en soirée ou le week-end. Lors d’une préparation récente, pas moins de 141 NOTAM concernaient mon trajet.
L’espace aérien français est devenu l’un des plus complexes d’Europe. Or cette complexité devrait logiquement conduire à renforcer les services rendus aux usagers. C’est malheureusement parfois l’inverse qui se produit.Faute d’effectifs suffisants, certaines positions ne peuvent plus être tenues de manière optimale. Certaines zones deviennent plus difficiles à pénétrer. Certains espaces restent activés plus longtemps qu’autrefois. Et le pilote finit par avoir le sentiment diffus que le système se rigidifie.
Là encore, il ne s’agit pas de critiquer les contrôleurs. Ils subissent autant que nous cette situation.
La véritable question est celle de l’anticipation.
Dans l’aéronautique, rien ne se construit rapidement. Former un pilote de ligne prend des années. Former un mécanicien également. Former un contrôleur aérien aussi. Lorsqu’une pénurie apparaît, il est généralement déjà trop tard pour la corriger à court terme.
Or nos contrôleurs sont soumis à une limite d’âge fixée à 57 ans. Cette disposition se justifiait probablement lorsqu’elle a été mise en place. Mais est-elle encore adaptée aux réalités d’aujourd’hui ?
La question mérite au moins d’être posée. Dans d’autres secteurs, le maintien en activité sur la base du volontariat de personnels expérimentés a permis d’assurer une transition plus douce entre générations. Pourquoi cette réflexion serait-elle impossible dans le contrôle aérien ?
L’expérience est une richesse rare. Lorsqu’elle disparaît trop rapidement, tout le système s’appauvrit. Pendant ce temps, les conséquences sont bien réelles pour l’aviation générale. Pas de manière spectaculaire. Pas avec de grandes annonces. Simplement par une accumulation de petites contraintes qui compliquent progressivement chaque vol.
Et c’est précisément ce qui devrait nous inquiéter. Car l’espace aérien n’a jamais été aussi complexe. Et nous n’avons jamais eu autant besoin de ceux qui nous aident à le traverser.
Alors oui, merci aux contrôleurs qui continuent à nous offrir parfois un magnifique « Direct destination ».
Mais il serait peut-être temps que ceux qui organisent le système leur donnent les moyens de continuer à le faire.
Jacques CALLIES