Mardi prochain, je repartirai une fois encore vers les États-Unis par cette route du Nord que je connais presque par cœur. Rien de très nouveau pour moi après plus de quarante-cinq traversées de l’Atlantique en avion léger, sinon que, cette fois, je ne suis pas l’organisateur du voyage. Je suis l’invité. Et cela change tout.
Serge, un vieux lecteur de la revue, possède un Malibu PA-46 à pistons et avait envie de faire un grand voyage. Il m’a proposé de l’accompagner aux États-Unis, et m’a expliqué qu’il souhaitait ainsi me remercier de l’avoir, comme tant d’autres lecteurs, incité à voyager pendant toutes ces années.
Je dois dire que j’en ai été profondément touché parce que cela me ramène cinquante ans en arrière et, finalement, à l’une des raisons pour lesquelles j’ai rejoint ce journal : donner envie aux pilotes de voler. Pas seulement de décoller le dimanche matin lorsque la météo est CAVOK pour faire un vol local, mais d’utiliser les avions pour ce à quoi ils servent aussi : voyager, découvrir le monde, aller voir derrière l’horizon.
Régulièrement, nous avons organisé pour cela nos CAP sur Montréal, Oshkosh, Moscou, Longyearbyen, Dubaï, Québec, Ilulissat, etc. Des destinations qui semblaient parfois déraisonnablement éloignées à des pilotes habitués à ne guère quitter leur région.
Le principe était toujours le même : montrer que c’était possible. Les plus expérimentés aidaient les autres et, quelques jours plus tard, des pilotes qui n’auraient jamais imaginé emmener leur avion aussi loin se retrouvaient au bord d’un fjord groenlandais avec cette petite lueur dans les yeux que je connais bien : celle de celui qui vient de découvrir que son terrain de jeu est beaucoup plus grand qu’il ne le croyait.
L’Atlantique Nord a longtemps joué le même rôle. Combien de lecteurs m’ont appelé pour me demander comment traverser ? Des pilotes privés bien sûr, mais aussi, parfois, des pilotes de ligne parfaitement habitués à franchir l’océan au FL380 dans un Airbus ou un Boeing et qui pensaient, à raison, que le faire à quelques milliers de pieds dans leur propre avion était une tout autre affaire.
J’ai prêté je ne sais combien de fois mon matériel de survie à des pilotes qui partaient tenter l’aventure à leur tour. Et j’étais presque aussi heureux qu’eux lorsqu’ils m’appelaient ensuite pour me dire : « Devine d’où je t’appelle ? »
Je n’ai jamais vraiment considéré cela comme un service rendu. C’était simplement notre rôle.
Car Aviation et Pilote a toujours été écrit pour des pilotes par des pilotes, des hommes et des femmes qui ne racontent pas l’aviation depuis leur bureau, mais la pratiquent et transmettent cette expérience à nos lecteurs pour qu’à leur tour ils osent aller un peu plus loin.
C’est une forme de compagnonnage.
Le mot me plaît parce qu’il ne suppose ni maître ni élève. Il dit simplement que celui qui sait quelque chose le transmet à celui qui en a besoin et que, demain, les rôles pourront s’inverser.
Et voilà qu’ils s’inversent ! Après cinquante années passées à proposer à nos lecteurs de me suivre, c’est aujourd’hui l’un d’eux qui me propose de m’emmener. Comment ne pas être touché ?
Cette histoire arrive aussi à un moment particulier pour la presse spécialisée. Le monde change, les habitudes de lecture aussi. Le papier souffre, les écrans prennent chaque jour davantage de place et une revue comme la nôtre doit se réinventer si elle ne veut pas, un jour, disparaître. Comment ? Telle est justement la question sur laquelle nous travaillons.
Je n’ai pas encore toutes les réponses. Peut-être faudra-t-il demain vous parler autrement, utiliser davantage le numérique, inventer de nouveaux rendez-vous, de nouvelles façons de partager nos expériences et surtout de vous faire partager les vôtres.
Mais une chose est certaine : nous ne devons surtout pas perdre ce compagnonnage.
Car c’est peut-être lui, davantage encore que le papier, qui constitue la véritable richesse d’Aviation et Pilote. Une communauté de pilotes qui se parle, s’entraide, transmet ce qu’ils savent et se donnent mutuellement envie d’aller voir un peu plus loin.
Mardi, Serge et moi mettrons donc le cap à l’ouest. J’en profiterai pour joindre l’utile à l’agréable, alller jusqu’à Sandpoint, dans l’Idaho, où je pourrai essayer pour vous le Kodiak 900 de Daher.
Après cinquante ans de journalisme aéronautique, je ne suis pas certain qu’on puisse me faire plus beau cadeau.
Alors, papier, écran ou ce que l’avenir nous inventera, continuons à nous donner envie de partir. Parce que voler loin élargit l’horizon. Et que voler donne du sens à nos vies. Ne le perdons jamais de vue.
Jacques Callies


