Dans ce numéro d’août, Milos Krivokapic a écrit tout ce qui était publiable du combat épique entre les constructeurs Airbus, Pipistrel Aircraft et l’outsider Hugues Duval pour traverser la Manche en premier. Milos m’a aussi dit le « off », ce que les acteurs qu’il a interrogés lui ont confié mais qu’ils ne souhaitent pas voir publier par crainte d’une « punition ». Le terme a bien été utilisé et cela m’a consterné.

Emmanuel Davidson m’a ensuite appelé de Mobile, Alabama, où est installée une chaîne d’assemblage final d’Airbus A320, pour m’informer que les employés du constructeur n’avaient pas vraiment apprécié que leur favori, Airbus évidemment, ait bénéficié de protections directes et indirectes pour empêcher ses deux adversaires de lui griller la politesse lors de la traversée de la Manche de son E-Fan : « That’s not fair. That’s not right ! »

Cette fois, j’ai été un peu étonné de cette réaction. Certes, les braves yankees sont plutôt à cheval sur le respect des règles et la transparence quand il s’agit de leurs élus ou de leur Administration. Ils en ont fait indubitablement la preuve en contraignant par exemple Richard Nixon à démissionner après la révélation de quelques scandales. Mais, par contre, dans les affaires privées, je le sais, ils peuvent être les champions des coups tordus.

Chez nous en France, le machiavélisme, qu’il soit politique ou industriel, n’étonne pas. Après tout, pourquoi le motoriste Siemens n’aurait-il pas eu le droit de décider de façon discrétionnaire que son moteur n’avait pas été conçu « pour voler au-dessus de l’eau » et, ainsi, par ricochet, servir la soupe au géant Airbus plutôt qu’à Pipistrel, constructeur comparativement minuscule ? Certes, ceci n’est pas fair-play mais, comme le dit souvent Emmanuel, on ne vit pas au pays des Bisounours.

Ce qui m’interpelle, par contre, est qu’une autorité locale française ait pu, par délégation, avoir la tentation, au moins pendant un court moment, de privilégier un challenger plutôt qu’un autre, au nom probablement de l’importance de l’enjeu en matière de retombées et donc d’image, d’emploi, etc. qui dépassait largement le simple fait de traverser la Manche.

Nous autres Français savons que Montesquieu nous a laissé comme patrimoine sa théorie de la séparation des pouvoirs afin de limiter l’arbitraire et d’empêcher les abus liés à l’exercice des missions souveraines. Très judicieusement la Direction de l’Information Légale et Administrative (DILA) qui dépend du Premier ministre nous en rappelle la nécessité : « L’article 16 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 se réfère également à cette théorie en disposant que « Toute société dans laquelle la garantie des droits n’est pas assurée ni la séparation des pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution ». La séparation des pouvoirs apparaît ainsi comme le corollaire indispensable de la protection des droits naturels de l’homme : le contrôle mutuel qu’exercent les trois pouvoirs les uns envers les autres préserve l’individu des atteintes à ses droits fondamentaux. Dans le même temps, la séparation des pouvoirs constitue un obstacle au despotisme et à la tentation du pouvoir personnel, puisqu’aucune personne ne peut concentrer entre ses mains la totalité des attributs de la souveraineté. »

Le manque de fair-play n’est donc pas l’important dans cette lutte acharnée pour traverser la Manche en avion électrique le premier car, finalement, le fair-play, ce n’est qu’une histoire d’esprit sportif, de respect de l’adversaire et des règles du jeu, de combat à la loyale. Cela n’aurait pas été le cas ? Disons que c’est dommage.

Ce qui est plus ennuyeux, c’est que quelqu’un, ayant un pouvoir administratif, ait pu imaginer un seul instant l’utiliser pour desservir un citoyen. Mon sang n’a fait qu’un tour, une fois de plus. Il est ainsi confirmé que je ne suis pas descendant de Jean-Joseph Mounier, député de l’Assemblée constituante, pour rien !