L’année dernière, j’ai tenu une conversation banale avec une personne croisée par hasard. Comme il faut bien parler de quelque chose, en bon prosélyte, je me préparais à lui demander s’il était pilote, prêt à lui assener un petit speech bien rodé sur l’aviation générale, le budget de formation qui n’est pas plus élevé que celui qu’un motard du dimanche consacre à son « gros cube », nos avions devenus intelligents, la copropriété qui permet de diviser les factures, le vol aux instruments et surtout du plaisir immense d’être aux commandes d’un avion. L’inconnu m’a immédiatement arrêté dans mon élan en me disant qu’il était pilote privé et qu’il me connaissait bien parce qu’il lisait nos essais en vol, qu’il m’enviait de pouvoir voler sur plein d’avions et que je lui faisais penser au présentateur de l’émission Turbo de la chaîne M6.

La comparaison m’ayant intrigué, le dimanche suivant j’ai regardé Turbo. Outre le fait que la comparaison était flatteuse, quelle n’a pas été ma surprise de découvrir qu’on y présentait, au milieu des voitures à plus 100 000 euros de M. Presque-Tout-le-Monde, des engins développant des puissances phénoménales à des prix de vente qui l’étaient tout autant, comme une Porsche de 887 chevaux à 778 000 euros ou encore une Bugatti de 1 500 chevaux plus de 2 millions d’euros.

Ne croyez pas que j’en ai déduit que nos avions sont trop bon marché. Je sais que le budget consacré au loisir aérien est sacrificiel pour la plupart. Mais le prix d’une formation et le coût d’un avion sont-ils de vrais obstacles pour une tranche de la population qui s’offre des voitures à plus de 100 K euros ? Imaginons que le microcosme élitiste que représente notre aviation générale, qui ne progresse jamais vraiment et qui a même tendance à s’éroder, s’élargissait ? L’aviation générale ne redeviendrait-elle pas plus accessible, plus rentable, plus praticable ?

Et si la cherté de l’aviation n’était pas le premier obstacle ? Peut-être ne savons-nous pas vendre notre passion ? Pourtant, c’est un produit alléchant car piloter un avion surpasse au niveau intérêt toutes les autres disciplines existantes, même les plus sportives et les plus exigeantes techniquement. Je m’en suis convaincu en organisant avec des copains instructeurs l’initiation d’une douzaine de motards rencontrés aux 24 heures du Mans Moto, des semi-professionnels habitués à piloter leur bolide sur circuit : tous ont affirmé que l’avion, c’était bien plus excitant que la moto !

À moins d’avoir une révélation ou une nécessité professionnelle, l’action de pousser la porte d’une école ou celle d’un aéro-club et de vaincre les barrières érigées par ceux qui sont censés nous accueillir exige beaucoup de volonté ; et pour certains que leur vie professionnelle et familiale accapare, il faut aussi l’aide d’un mentor. Ainsi, lorsque j’ai préparé le théorique de l’IFR français en 1990, j’ai été aidé par des lecteurs rencontrés par hasard au ski. Sans la constitution d’un petit groupe de travail qui s’est retrouvé pendant six mois après le boulot deux soirées par semaine, j’aurais probablement renoncé et ma vie aurait été différente, sans avions performants, sans traverser les mers ou assurer nos rendez-vous en avion.

Nous pensons nos aéro-clubs ouverts à tous, qu’il suffit d’en pousser la porte et de crier devant le comptoir d’accueil déserté : « Est-ce qu’il y a quelqu’un? » De l’extérieur, ils ressemblent parfois à des clubs privés. Une fois de plus, dimanche dernier, j’ai aperçu deux jeunes femmes qui s’étaient réfugiées dans l’entrée de nos bureaux, accessibles par d’accueillantes portes battantes en verre, en désespoir de cause car elles avaient sillonné tout l’aérodrome de Lognes dans l’espoir de faire un vol d’initiation ; darse A, B, C, elles en connaissaient les moindres recoins mais elles n’avaient trouvé nulle part le moindre signe d’accueil et d’hospitalité. Pourtant, Lognes compte plus d’aéro-clubs qu’aucune autre plate-forme en France…