Samedi dernier, les 58 avions qui formaient la caravane du Grass Cockpit Warter Tour se sont retrouvés à Belfort, coincés entre les Vosges et le Jura du fait de plafonds bien trop bas pour redécoller vers Salon-Eyguières. En attendant que Philippe Favarel, l’inventeur du Grass Cockpit, prenne la décision de poursuivre ou non cette compétition basée sur le régime de vol VFR, l’un des participants m’a demandé si je tenais déjà mon prochain édito. Je lui ai répondu que je comptais titiller les contrôleurs aériens, parler d’un vol récent en régime CGT.

Devant son air ahuri, un peu comme si je m’apprêtais à commettre un crime abominable, je lui ai fait lire un SMS reçu d’un contrôleur le mercredi 25 mai, la veille d’un aller-retour Toussus – Biggin Hill via Lille : « Demain jeudi, ce n’est pas une vraie grève ATC mais un mouvement relayé par la CGT maison. Il y a un fort mécontentement en ce moment d’où un risque de francs-tireurs. D’une manière générale, Lille est souvent fermé lors des grèves CGT ou autre, donc il y a un risque clair par rapport à ton étape. Par contre, oublie de partir les 3, 4 et 5 juin prochains car si le SNCTA ne se débine pas une fois encore, là, ce sera une boucherie ! »

Nous avons pris le risque de décoller et on a bien fait car nous avons rempli notre mission, malgré la fermeture de Lille entre midi et 14 heures, et malgré des slots. Nous avons réussi grâce à une base de nuages juste suffisante pour nous permettre de transformer des plans de vol IFR en VFR et grâce à la compréhension d’un gréviste qui nous a permis de redécoller alors que son aéroport venait de fermer.

Si la France est un pays de culture du conflit bête et méchant, les individus pris individuellement sont souvent épatants, et les contrôleurs plus que les autres. Nous en sommes sûrs depuis toujours, j’en ai encore eu la preuve ce dimanche. Entre Belfort et Le Touquet, alors que nous grimpions trop lentement à trois dans un Mooney plein de bagages vers le FL130, sans pouvoir changer de cap du fait des cellules orageuses qui nous encadraient, la contrôleuse a fait stopper les tirs militaires qui avaient lieu dans le secteur de Vatry. Plus tard, comme je rentrais vers Toussus, dans la couche avec la même météo compliquée, apprenant que je n’avais pas de radar alors que les vols Air France et consorts annonçaient des « 20° à gauche ou à droite pour évitement », les contrôleurs de Paris m’ont proposé une trajectoire de vol si paisible que je m’en suis ému : « N77GJ, on n’allait quand même pas vous envoyer dans le noir ! » C’est cela, un contrôleur : une mère, un frère, un ange gardien.

Mais le même contrôleur a aussi un pouvoir de nuisance incommensurable lorsqu’il décide, avec ses 4 000 autres potes, de se mettre en grève, parfois sans qu’on sache vraiment pourquoi. À ce sujet, il y a une blague qui court chez les Anglais : « Pour connaître les dates des vacances scolaires en France, il suffit de vérifier les préavis de grève des contrôleurs français ! » Même s’il y a généralement un fond de vérité dans chaque blague, c’est injuste car il y a quand même plus de vacances scolaires que de préavis de grève. En plus, la méthode n’est pas sûre car les contrôleurs se mettent aussi en grève en dehors des vacances scolaires !

Trêve de taquinerie, à Lille, les contrôleurs, que nous savons très occupés, ne demandent ni argent, ni avantages mais simplement le personnel suffisant au fonctionnement d’une salle de contrôle radar distincte de la tour de contrôle. Cela semble incroyable qu’ils n’en aient pas une quand on connaît à la fois leur charge de travail et la gabegie publique dénoncée par la Cour des Comptes chaque année. C’est vraisemblablement très frustrant pour eux, ce qui ne les empêche pas de toujours rester aimables et efficaces, voire habiles.

Mais nous aimerions bien que ces ingénieurs du contrôle aérien imaginent d’autres manières de négocier que les grèves car le régime de vol CGT, ce n’est pas idéal et cela dépend aussi de la météo. Un autre sujet qui fâche en ce moment !