Pour quelqu’un qui vit et raconte des histoires de pilotes, l’éditorial permet de créer un lien étroit avec le lecteur, de faire passer en douceur des messages aux puissants – cela leur ouvre les yeux « parfois », me disent-ils avec gentillesse – et me sert forcément d’exutoire. Cet exercice, que j’aime et redoute à la fois, me vaut un courrier régulier que je parcours avec avidité car, généralement, il fait du bien, et je n’en suis pas surpris, je vis avec les pilotes, je les écoute, je les respire.

Un e-mail de Laurent de ce début d’année m’a quand même laissé un peu perplexe : « Je vous souhaite une belle année, qu’elle vous apporte la sagesse et la gloire des légendes. Je me suis jeté sur votre dernier édito et je vous ai trouvé trop soucieux, pris dans des doubles sentiments. P…, cela partait bien, une chouette histoire de Mooney me ramenant aux Belles Histoires de l’Oncle Paul que je lisais dans Spirou ; puis on redevient adulte, un gentil et mérité hommage à l’AOPA, le ciel européen, l’ADS-B ; le ciel s’assombrit encore quand je sens votre humeur lors de ce vol vers Lyon ; et une petite phrase pour dire que le bleu était là et que c’était magique, comme une note sucrée dans ce repas trop lourd à digérer. Je forme donc le vœu de retrouver notre Claude Levi-Strauss de l’aviation générale, vous avez le don de donner aux gens l’envie de voler, vous et votre journal, alors prenez soin de vous et volons ! »

Nous allons continuer, bien sûr, voler s’impose comme une évidence, et pour les pilotes, et pour ceux qui sont en passent de le devenir, un besoin raconté dans cet autre mail d’Alain : « Quand on monte dans un avion, tout son corps tremble d’excitation, car on vit un moment magique. Voler est le seul mode de déplacement que l’Homme ne peut faire par ses propres moyens. On peut marcher, courir, nager, plonger… mais pour faire l’expérience d’être un oiseau, il nous faut obligatoirement de l’équipement. Cela rend cet instant unique. À chaque fois que je pénètre dans un avion, je redeviens un enfant. Je sais qu’un jour je passerai mon PPL. La passion de piloter me vient de la moto et du circuit automobile et je veux connaître le plaisir de planer. »

Mais comment planer béatement alors que le monde est si perturbé ? En se coupant de tous les moyens de contact avec l’extérieur que sont la télé, la radio, les journaux ? Impossible. C’est ainsi que, récemment, j’ai zappé sur « L’heure des pros », une émission de CNEWS, alors que le présentateur, avec une insolence décontractée, débattait avec ses invités de la récente rencontre entre Emmanuel Macron et les maires, et de l’enchaînement de revendications et de violence qui l’avait précédée. Et puis, l’un d’entre eux a commencé à disserter sur la « tolérance zéro » en France, responsable à la fois de dysfonctionnements sociétaux et de l’exaspération générale, mais le présentateur lui a coupé la parole, hélas.

À mon avis, cette fameuse « tolérance zéro » est contraire à l’éducation que nous avons tous reçue, à tous nos principes. À la demande d’un lecteur, un ami avec le temps, je me suis plongé la semaine dernière dans son dossier d’enquête pour non-respect d’une procédure de « moindre bruit » au décollage d’un des grands aéroports français. En résumé, ce dernier n’avait pas respecté le plan de montée et la trajectoire imposés, ce qui arrive si souvent que l’Autorité de Contrôle des Nuisances Aéroportuaires (ACNUSA) est totalement débordée. Sa plaidoirie pour expliquer une erreur manifeste était émouvante mais d’une autre époque de par sa simplicité, son humanité, en tout cas décalée par rapport à la froideur des courriers administratifs reçus. Et, le pire, c’est que ce déballage impudique n’allait servir à rien, la messe était dite de toute façon : « tolérance zéro », telle est la règle.

Il y a des années, j’ai bénéficié d’une tolérance policière à la suite d’une inattention qui m’avait fait mordre de quelques centaines de mètres dans une ZIT. Comme j’étais identifié, en contact radio juste avant, l’Armée n’avait pas envoyé de Rafale pour m’intercepter, mais j’étais très attendu à l’arrivée : et par mes amis, et aussi par la Police qui avait reçu l’ordre de me mettre en garde à vue pour laisser le temps à la BGTA d’arriver. C’était un truc incroyable à vivre quand on sait l’humiliation extrême de cette mesure. Heureusement, comme une réputation d’honorabilité avait précédé mon atterrissage, le commissaire, après qu’il eut inspecté mon avion et vérifié que je n’avais pris aucune photo interdite, avait choisi de me laisser rejoindre mes amis et de me convoquer dans l’après-midi. Mais c’était une faute de sa part car, lorsque je lui ai dit mon intention d’écrire sur le sujet, il m’a demandé de n’en rien faire car sa tolérance aurait été jugée intolérable par sa hiérarchie.

Alors, ce que je nous souhaite en ce début d’année, c’est un retour à la tolérance, aussi bien sur terre que dans les airs !

 

Jacques CALLIES

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