Aujourd’hui se cachent derrière la réussite d’un grand constructeur aéronautique des dizaines d’hommes qui, pendant une quinzaine d’années, ont combiné talent et sueur pour calculer avec des ordinateurs l’avion du succès. Tous resteront anonymes, seul l’avionneur sera reconnu, mais peut-être bien qu’aucun test de paternité ne pourrait permettre de désigner le père de l’enfant.

Ce n’était pas le cas quand j’ai commencé à piloter, les avions de mon aéro-club parisien étaient tous associés à des patronymes comme Walter Beech, Clyde Cessna, Al Mooney… J’avais manqué de peu William Piper ainsi je l’avais appris en visitant ses usines disséminées entre la Pennsylvanie et la Floride lors de mon premier reportage en 1975. Mon coach, Ed Piland, retraité de l’usine, m’avait raconté « the old man », resté à la tête de son entreprise jusqu’à sa mort cinq ans auparavant. Son regret de n’avoir pu me présenter l’homme qui avait réalisé ses rêves, était si palpable que je n’ai rien oublié de ces instants, que j’entends encore sa voix chevrotante qu’il forçait à cause du bruit des vagues et de la bière. Peut-être que cette histoire heureuse a orienté mon engagement et que je me suis par la suite prioritairement intéressé aux hommes qui se cachent derrière nos petits avions, aux pilotes mais aussi à leurs constructeurs comme Auguste Mudry, Pierre Robin, Philippe Moniot, René Fournier…

Si j’évoque ces noms illustres, c’est qu’il en est un, d’apparence discrète, que j’ai rencontré bien plus tard, en 1992, lors d’un voyage à London, en Ontario. Il s’agit de Christian Dries, au comportement effacé mais toujours particulièrement attentionné et généreux pour ses invités.

C’est cette année-là, en maillot de bain dans sa piscine, sans plus aucun artifice social, après un nombre incalculable de « Prosit ! » que j’ai compris combien Christian était « a Man in Full », à l’image du héros du roman de Tom Wolfe : rien, ni personne ne pourrait jamais l’arrêter. Christian m’avait expliqué sa vision de l’aviation générale, ses ambitions, les moyens humains et financiers qu’il comptait mettre pour y parvenir, avant de me demander ce que j’en pensais. La question était curieuse car l’époque heureuse que j’avais connue à mes débuts était terminée depuis dix ans, les constructeurs étaient tous en grande difficulté et Christian le savait forcément. Je crois lui avoir dit qu’il lui faudrait être à la fois très courageux et très riche ! En retour, sa lucidité m’avait stupéfiée, il m’avait dit pouvoir jongler avec les millions, avoir les moyens de faire de tous ses rêves une réalité.

À Wiener Neustadt la semaine dernière, 20 ans après, Christian m’a posé la même question et je crois qu’il a senti cette fois mon inquiétude car la cession de 60 % de Diamond Aircraft Canada à un groupe chinois, vente accompagnée du transfert des certificats de type des DA20, DA40 NG et DA62, ainsi que de la production et de la navigabilité, s’apparentait un peu à la vente de bijoux de famille. Du moins à mes yeux.

Christian m’a alors rassuré sur son engagement : il allait ainsi rendre ses avions plus concurrentiels encore en délocalisant leur production au Canada et, surtout, il restait à 100 % propriétaire de Diamond Aircraft Austria, avec la possibilité de réinvestir tout ou partie du cash dégagé lors de cette cession aux Chinois dans le développement de ses nouveaux projets que sont les Dart 450, la famille DA50 et quelques autres encore, spectaculaires mais confidentiels.

Je me suis senti vraiment rasséréné car Christian Dries est, à mes yeux, aussi important que l’était William Piper, à la fois visionnaire, exemplaire et essentiel à la bonne marche de notre aviation générale.

Nos avions ne sont que le reflet des hommes qui les construisent, certains légendaires, d’autres encore peu connus. Que Christian Dries et consorts continuent longtemps encore à faire de leurs rêves notre réalité !