Air France, c’est nous ! C’est ce qu’a écrit en objet d’un courriel au matin du 9 octobre dernier le P-DG Frédéric Gagey à ses clients, en leur rappelant que la compagnie qu’il dirige est « engagée dans une transformation sans précédent de ses produits et services pour leur offrir un produit de haute qualité, avec cette touche d’art de vivre à la française qui fait sa différence ».

Voilà déjà en préambule une affirmation plutôt sibylline… Quant au cœur du message, il m’a laissé perplexe, surtout après les échauffourées hypermédiatisées à la sortie du Comité Central d’Entreprise du lundi précédent : je ne suis pas certain que « l’art de vivre à la française » soit ce que recherchent les passagers de l’aérien pour l’instant.

Très symptomatique du malaise profond que traverse notre porte-drapeau national fut la prestation de l’humoriste Laurent Gerra brocardant sur RTL le même matin les pilotes d’Air France en imitant Jacques Dutronc et les rendant responsables de faire « crever » la compagnie.

De prime abord, nous avons ri de bon cœur car le comique tenait là un extraordinaire filon et il l’a exploité pendant plusieurs minutes avec maestria. Puis nous avons réalisé combien le message véhiculé était simpliste, populiste et désastreux puisque diffusé sur la première radio de France.

Par pitié, ne tirez pas sur le pianiste, il ne fait que son job et surtout, il n’est pas responsable de la bagarre !

Dans celle qui nous préoccupe, mon intention n’est pas de désigner les coupables des difficultés d’Air France même si je pense en connaître certains, auxquels on ne pense pas forcément. Des cadres d’Air France m’ont fait, au fil des crises à répétition qu’a connues la compagnie, des confidences si ahurissantes sur « ce mammouth à dégraisser », selon l’expression emblématique, que je ne sais ce que j’ai le droit de rapporter ou non. Et à quoi cela servirait-il de toute façon ?

Par contre, ce dont je suis sûr, c’est que nous sommes restés amis de la bonne centaine de pilotes que nous avons côtoyés en quarante ans, avec lesquels nous avons volé en ligne ou en avion léger, qui ont participé à nos salons, à nos reportages, à nos aventures. Ils rentrent tous, sans exception, dans la catégorie des hommes authentiques, passionnés et prosélytes. Qu’ils soient d’Air France ou pas, chefs de secteur ou simple copilotes, tous ont bataillé ferme pour avoir le droit de s’asseoir dans un cockpit. Pourquoi prendraient-ils le risque imbécile de voir régresser puis disparaître leur employeur ?

Le béotien évoque souvent comme raison leurs salaires astronomiques alors qu’il cite des salaires d’encadrement de fin de carrière. Il ne sait rien du chemin difficile, tortueux, coûteux, hasardeux et interminable emprunté par le pilote jusqu’à la sélection réussie dans une compagnie de premier plan, de sa longue période de vaches maigres car la rémunération de début de carrière est basse quand il lui faut rembourser les emprunts qui ont servi à financer sa formation professionnelle et sa première qualification de type.

Il faut rappeler aussi que rien ne lui est jamais acquis puisque le pilote chemine jusqu’à sa retraite entre les séances de recadrage au simu, les nouvelles QT et des visites médicales qui décident de son sort tous les six mois. Quel chef d’entreprise accepterait d’être traité aussi rudement ?

Le vrai problème est ailleurs : concurrence impitoyable des low-costs, concurrence déloyale des compagnies du Golfe Persique, charges qui pèsent sur le transport aérien…

Alors, amis pilotes qui êtes victimes de l’incompréhension générale, mettez votre orgueil légitime de côté le temps des négociations qui s’annoncent. Débattez, proposez, adaptez-vous, participez à l’effort général. Et surtout, oubliez « l’art de vivre à la française », faites plutôt en sorte que vos avions soient pleins de passagers satisfaits de voler Air France, gardez toujours à l’esprit qu’Air France, c’est nous tous !