Certes, je suis d’une nature heureuse et optimiste mais, quand même, je ne peux que vous imaginer, comme moi, effarés d’entendre dénigrer sur les ondes radio et TV, à longueur de semaines, l’essence, le Diesel et, depuis hier, le Jet-A1, alors que les carburants sont, pour longtemps encore, nécessaires à l’activité humaine dans son ensemble. Et au nom de quoi ? De la transition écologique et solidaire !

Le slogan fait fureur, il tourne en boucle, prononcé gravement par nos élus, relayé fidèlement par les journalistes qui organisent des débats sans fin où les mêmes élus et des spécialistes s’affrontent dans des joutes oratoires sur les thèmes du désastre sanitaire dû aux particules fines et d’une transition écologique juste, ou bien nécessaire mais pas suffisamment solidaire, ou encore pas assez punitive ou, mais c’est plutôt rare, trop punitive. Par contre, des corollaires, des dommages collatéraux, personne ne dit grand-chose d’intelligent.

Ce qui est affligeant, tout d’abord, c’est que cette pensée nouvelle occulte totalement la pensée précédente, qui date d’à peine dix ans, et qui nous effrayait avec la fin annoncée à terme des réserves d’énergies fossiles et donc du transport aérien, de la nécessité urgentissime de découvrir de nouvelles énergies propres, sous peine de séismes économiques irréversibles dans les trois grands secteurs d’activité bien connus. Or, personne ne parle plus du tout de cela. Peut-être les commandes d’avions par milliers qu’enregistrent Airbus et Boeing depuis des années y sont-elles pour quelque chose ? Peut-être les élus et nos confrères ont-ils découvert aussi que l’épuisement des réserves d’énergies fossiles n’était ni pour demain ni pour après-demain ?

Ensuite, avez-vous remarqué que ce qui passionne les gens ordinaires que nous sommes, depuis que les inventifs Joseph Cugnot et Clément Ader ont imaginé la voiture et l’avion, ne compte plus ? On nous parle train, bus, métro et voiture électrique – en omettant de dire que son empreinte carbone est finalement pire que tout –, mais personne ne défend notre droit à prendre du plaisir à conduire une auto ou à piloter un avion. Pas même les journalistes qui se doivent de jouer un rôle représentatif essentiel en démocratie où la démagogie s’érige en règle, alors qu’ils revendiquent le nécessaire quatrième pouvoir.

Ce qui me désole, c’est que nos confrères des télés et radios, pilotes avion ou hélico – ils sont plus nombreux qu’on ne le pense – ne défendent même pas leur droit à avoir une passion. Alors qu’il ne s’agit pas de passion honteuse mais utile… Certes, le complexe n’est pas nouveau, Jack Pelton, président de Cessna, avait dû s’atteler à redresser lui-même la barre, au nom des chefs d’entreprise et en faisant le boulot des journalistes en 2009 via une campagne publicitaire dans le Wall Street Journal, qui disait en gros : « It’s OK to have a private jet ! »

Qui dit passion ne dit-il pas plaisir ? Hier soir, lorsque j’ai discuté de mon éditorial avec mon ami Emmanuel Davidson, lui expliquant les deux ou trois sujets qui m’inspiraient, il m’a assuré que le thème du plaisir lui semblait judicieux. Et il m’a envoyé ce matin, sachant que j’allais m’atteler à la tâche, pour m’inspirer peut-être, ce SMS qui pose parfaitement le sujet : « N’aie pas les idées noires ! Pense à une sortie de couche avec le Mooney avec la vue sur le Groenland et un peu de Mozart dans les oreilles ! »

Le plaisir, voilà ce que dit ce SMS. Il dit le plaisir de piloter. Il dit le plaisir de voyager dans des endroits improbables, jusqu’au Groenland car un Mooney peut techniquement rester en vol pendant 1 400 nautiques, ce que ne saurait faire un Pipistrel Electro qui ne peut s’éloigner du tour de piste pour l’instant. Il sous-entend le plaisir de partager des moments forts avec d’autres pilotes qui nous accompagnent dans nos aventures, d’avoir appris qu’ils en sont revenus avec une vision globale de la vie différente.

Même si l’homme est né avec le sens du devoir, le plaisir lui est nécessaire. Le plaisir est indissociable de notre vie, il est le pendant indispensable à nos responsabilités ; « L’homme est né pour le plaisir, il le sent, il n’en faut point de preuve. Il suit donc sa raison en se donnant au plaisir. Mais bien souvent, il sent la passion dans son cœur sans savoir par où elle a commencé », nous dit Blaise Pascal dans son discours sur les passions de l’amour. Pascal a raison et il me semble évident d’élargir son discours, les siècles qui nous séparent le permettant, aux autres passions qui nous animent : je ne pense pas qu’il existe un homme du XXIe siècle qui n’ait pas mis sa passion pour son avion ou son auto ou sa moto ou son bateau au même rang qu’une maîtresse.

Sans plaisir, il n’y a pas d’envie. Sans envie, tout risque alors de s’arrêter ! Nous les premiers…

Jacques CALLIES

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