Notre cher Jean Boyé vient de nous quitter à l’âge de 82 ans. Il me parlait régulièrement de sa santé mais je me persuadais qu’il était pessimiste. Et voilà que cet ami qu’on croyait immortel a tiré sa révérence d’un coup, à la veille du Salon des Formations et Métiers Aéronautiques, cette grand-messe annuelle dont, en bon prosélyte, il suivait le développement avec le soin maniaque d’un curé comptant ses ouailles du haut de sa chaire.

Le soir, je suis allé lui rendre un dernier hommage et, l’observant gisant dans son uniforme d’Air France, l’air sévère, j’ai vu pour la première fois non pas l’ami drôle, sensible, discret, presque timide que nous côtoyions à Lognes depuis plus de 20 ans, mais le CdB qui volait à Mach 2 et qui ramenait toujours son avion, même quand il perdait des bouts de métal en l’air.

Je ne vais pas me risquer à un éloge posthume, l’un de ses trois enfants l’a fait le jour de ses funérailles d’une manière si simple, si émouvante, si brillante que l’exercice me paraît trop périlleux, d’autant que Jean aurait détesté qu’on chante ses louanges dans la revue. Mais peut-être aurait-il trouvé salutaire que nous rappelions les vertus cardinales qui ont fait de lui un vieux pilote, ce à quoi nous tenons tous.

D’abord la modestie, une qualité rare dans notre milieu où l’ego se forge au rythme des dépassements de soi, des brevets et qualifications, des responsabilités, des performances individuelles et de la reconnaissance sociale qui va souvent avec. À Jean, il fallait littéralement arracher les mots pour savoir ce qu’il avait fait avant sa retraite. Une vie pourtant pleine d’aventures militaires et civiles, de prouesses qui méritaient mille fois d’être racontées et qu’il nous livrait à contrecœur, avec un petit rire presque gêné.

Ensuite le souci du détail. Jean avait beau être un pilote exceptionnellement qualifié, rien de ce qu’il faisait en vol n’était improvisé. Chaque instant, du plus simple avec un élève d’aéro-club jusqu’au plus technique lors d’une présentation en vol au Salon du Bourget, était imaginé, préparé avec un soin maniaque et mémorisé, sans que son talent ne l’entraîne jamais en dehors du cadre qu’il s’était fixé.

Puis l’altruisme. Jean était un fervent défenseur du compagnonnage, de la transmission du savoir, qui oblige le maître à l’excellence. Quand il ne façonnait pas de jeunes hommes qui, évidemment, sont aujourd’hui en ligne, il nous obligeait à l’accompagner pour nous recadrer, nous apprendre à voler la tête en bas, à contrôler une vrille, à piloter un avion à train classique, à pratiquer la panne moteur. Tous ces exercices qui semblent inutiles et fastidieux à ceux qui, comme moi, pilotent des avions « magiques » et faciles.

Enfin, la lucidité. Ayant décidé d’arrêter la voltige à l’âge de 70 ans, Jean l’a fait malgré nos supplications puisque, sans lui, notre Yak 52 n’avait plus beaucoup d’intérêt. Jean avait un sens aigu de la fragilité de l’homme en général, et du pilote plus particulièrement. À chaque fois que nous discutions de faits concernant un accident, il pointait du doigt l’erreur comportementale, le manque de connaissance, l’absence de décision et cela l’affligeait.

On le sait, notre survie dépend de notre clairvoyance. Pourtant, les faits divers nous le rappellent régulièrement, comme en ce début février où un pilote s’est crashé aux commandes de l’avion rapide qu’il venait de s’offrir, un appareil qui exigeait un entraînement jusqu’à la fluidité dans le pilotage par mauvais temps, une recommandation que ce dernier n’a pas absolument pas voulu entendre. Retourner à l’école, se remettre en question, prendre des claques, c’est compliqué quand on n’est plus en culottes courtes depuis longtemps. C’est dur aussi pour l’ego, mais ce n’est jamais mortel.

Adieu Jean, nous t’aimions, et nous allons tout faire pour devenir tous de vieux pilotes à notre tour !