À Gaillac, le long de la piste en herbe jaunie par le soleil, abrité sous un parasol, un ordinateur portable allumé devant moi, j’observais le ballet des concurrents du Grass Cockpit, une centaine de jeunes et « vieux » pilotes allant et venant, dans l’excitation du dernier levé de drapeau de cette compétition écologique, fraternelle et bon enfant. Je rêvassais quand la voix espiègle de Jean-Jacques Turlot, président de l’Aéro-Club Aviatik Mulhouse, filtrée à travers ses orgueilleuses bacchantes, m’a fait sursauter : « Comment va Monsieur le sous-préfet? » Il n’y avait ni petit bois de chênes verts, ni oiseaux, ni violettes, ni source sous l’herbe, j’étais en t-shirt et non en habit brodé, je ne suis pas sous-préfet mais j’ai alors compris qu’il me fallait profiter de l’instant, qu’il n’y aurait pas d’article sur le Salon France Air Expo, du moins dans le magazine de juillet.

Je l’avais pourtant promis à l’obstiné Didier Mary, organisateur méritant quand on se souvient de ses derniers salons de l’aviation, ceux de Pontoise et d’Abu Dhabi, noyés sous les flots du dérèglement climatique. Didier a eu raison de s’acharner car celui de Lyon-Bron a été une parenthèse aussi ensoleillée que réussie dans le monde violent que nous connaissons, avec de la passion, des rencontres pleines de souvenirs et riches en promesses, de l’amitié et du rire partout, des échanges fructueux, des pilotes et des exposants satisfaits, un peu de business et des projets du côté de l’AOPA, du GIPAG, de l’OSAC… Didier devra attendre le mois prochain, du moins si les ours blancs ne m’ont pas dévoré car je fais un saut éclair au Spitzberg vendredi pour y accompagner une petite poignée de lecteurs intrépides.

Didier Mary me pardonnera, l’aviation est exigeante, c’est ainsi. Pour ceux qui ont manqué les deux précédentes éditions, le Grass Cockpit est un rassemblement de pilotes intelligent. Inventé par Philippe Favarel, un homme avisé mais sans moyens – il boucle généralement son budget à la dernière seconde et de façon quasi miraculeuse – ce challenge de précision traverse la France le temps d’un très long week-end, en ne se posant que sur de l’herbe. D’où le jeu de mots farfelu Grass Cockpit qu’il a inventé et qui m’a consterné quand il l’a testé auprès de ses amis. J’avais tort.

Les pilotes volent à l’heure Breitling, se dirigent avec la précision Garmin et ils consomment le moins possible de 100LL Warter, généreusement offerte par le pétrolier polonais qui piétine le gazon de Total avec son carburant moins cher. 13 000 litres divisés par 40 avions, cela fait 80 litres par jour de vol, c’est plutôt raisonnable pour les milliers de nautiques parcourus à quatre par avion.

Le Grass Cockpit, c’est pour une fois de l’aviation à haute dose alors qu’elle se consomme hélas à dose homéopathique. C’est la découverte de richesses oubliées des pilotes des grandes métropoles. Des endroits charmants où le sous-préfet d’Alphonse Daudet aurait pu effectivement être surpris couché sur le ventre, débraillé comme un bohème et faisant des vers : Châteauneuf-sur-Cher, Jonzac, Thouars, Gaillac, Montendre, Eyguières… Des installations souvent modestes, des présidents de club jupitériens, des bénévoles philosophes et des rencontres ahurissantes, telle celle avec Jack Nortier, un pistard bénévole, propriétaire d’un CP 80, qui m’avait assisté avec intelligence lors une course aérienne, que je n’avais pas croisé depuis 27 ans, auquel je pensais souvent et que j’ai pu enfin serrer avec force dans mes bras. Ou bien celle avec la joyeuse Khatel Boulanger, vainqueur du challenge, avec laquelle je n’avais jamais devisé alors que nous partagions la même amitié profonde pour Jacques Delafaye, l’ancien président de l’AC de l’Hérault. Et des dizaines d’autres encore…

L’aviation en France est généreuse et splendide. Alors, profitez de vos vacances d’été pour vous envoler. Sans forcément aller loin, ni de casser votre tirelire, il y a partout des aérodromes un peu oubliés, sans tour de contrôle, sans grillage, avec des pilotes heureux et passionnés qui espèrent simplement vous voir atterrir chez eux.

Jacques Callies